1.1 Principes

Un tube électronique est une enceinte sous vide ou remplie d’un gaz à basse pression dans laquelle des électrons libres vont d’une électrode qui les émet à une (parfois plusieurs) électrode(s) qui les collecte. Toute l’électronique à tube se base sur ce principe simple ; les différents types de « lampes » ne diffèrent que par la manière d’arracher les électrons et par ce que l’on place sur leur trajet (obstacle, champs) pour contrôler leur flux.

Fig. 1. – Schéma commun à tous les tubes. Les électrons sont émis par une source (cathode), traversent une zone où leur flux est contrôlé, puis sont collectés (anode). Chaque partie de la fiche indique ce qui change dans ce schéma.
TubeSource du courantContrôle du fluxCollecteur
Diodeémission thermoïoniqueaucunplaque
Triodeémission thermoïoniquegrille de commandeplaque
Tétrode, Pentodeémission thermoïoniquegrille, écran, grille d’arrêtplaque
Tubes à gazionisation du gazavalanche ou grille d’amorçageanode
Tube cathodiqueémission thermoïoniquewehnelt, lentilles, déviationécran luminescent
Photomultiplicateurémission photoélectriquemultiplication par les dynodesanode
Klystron, magnétronémission thermoïoniquemodulation de vitesse, champs croiséscollecteur, anode
Tableau 1. – Principes physiques des différents tubes à électroniques.

Deux lois fixent le courant que peut fournir un tube :

  • la loi de Richardson-Dushman (7) donne le courant maximal que la cathode peut émettre ; il dépend exponentiellement de la température et de l’énergie d’extraction des électrons ;
  • la loi de Child-Langmuir donne le courant que l’environnement (la charge d’espace) laisse passer ; il ne dépend que de la tension et de la géométrie.

Le courant réel est le plus petit de ces deux courants théoriques. Les tubes fonctionnent presque toujours en régime de charge d’espace, où le courant est stable et commandé par les tensions des électrodes plutôt que la température, ce qui est habituellement indésirable.

1.2 Émission thermoïonique

Modèle. Dans un métal, les électrons de conduction sont libres mais confinés : un électron doit avoir une énergie suffisante pour pouvoir s’échapper. Ils ne sont plus attachés à un atome particulier : ils sont délocalisés dans tout le cristal, qui se comporte pour eux comme un puits de potentiel. Le principe de Pauli leur interdit de tous occuper le fond du puits : ils remplissent les niveaux d’énergie un à un, par ordre croissant, comme les couches d’un atome. À température nulle, le plus haut niveau occupé est le niveau de Fermi 𝜇. L’électron le plus faiblement lié au métal a donc au minimum l’énergie 𝜇.

Pour arracher cet électron et l’amener au repos juste à l’extérieur du métal, au niveau du vide, il faut lui apporter de l’énergie : c’est l’énergie d’extraction 𝑊 (ou travail de sortie). C’est l’équivalent, pour un solide, de l’énergie de première ionisation d’un atome. Elle est d’ailleurs plus faible car l’électron, déjà délocalisé, n’a plus qu’à quitter le solide.

Fig. 2. – Niveaux d’énergie des électrons d’un métal : remplissage jusqu’au niveau de Fermi, et queue thermique (dégradé) à température non nulle. Seuls les électrons d’énergie supérieure à 𝜇+𝑊 sortent.

À température nulle, aucun électron n’a l’énergie nécessaire. Quand on chauffe, l’agitation thermique en porte quelques-uns au-dessus du niveau de Fermi : l’occupation des niveaux est alors donnée par la statistique de Fermi-Dirac,

𝑓(𝐸)=1exp((𝐸−𝜇)/𝑘𝐵𝑇)+1.

(1)

Les électrons capables de sortir ont une énergie supérieure à 𝜇+𝑊. Or 𝑊≈4.5 eV est grand devant 𝑘𝐵𝑇, même à 2500 K : ces électrons sont tout au bout de la queue de la distribution, où

𝑓(𝐸)≈exp(−𝐸−𝜇𝑘𝐵𝑇).

(2)

La statistique de Boltzmann suffit alors. La situation est analogue à l’évaporation d’un liquide : seules les molécules les plus rapides, dans la queue de la distribution des énergies, s’échappent, et le flux évaporé suit une loi d’Arrhenius Φ=Φ0exp(−𝐸𝑎/𝑘𝐵𝑇), où l’exponentielle est le facteur de Boltzmann des molécules assez énergiques pour franchir l’énergie de liaison 𝐸𝑎. Pour les électrons du métal, on s’attend donc à un courant de la forme 𝐽∝exp(−𝑊/𝑘𝐵𝑇), c’est-à-dire à une loi d’Arrhenius dont l’énergie d’activation est l’énergie d’extraction 𝑊. Richardson parlait d’ailleurs d’« évaporation » des électrons. Le calcul qui suit démontre cette loi et fixe son préfacteur.

Démonstration de la loi. La statistique donne la probabilité qu’un niveau d’énergie soit occupé ; pour compter les électrons, il faut aussi savoir combien il y a d’états différents pour un même niveau d’énergie.

Soit un électron libre dans une boîte de côté 𝐿 (le métal). La relation de de Broglie donne que 𝑝=ℎ/𝜆 ; avec des conditions aux limites périodiques, seules les quantités de mouvement 𝑝𝑖=𝑛𝑖ℎ/𝐿 (𝑛𝑖 entier, 𝑖∈{𝑥,𝑦,𝑧}) sont permises. Chaque état occupe donc un cube de côté ℎ/𝐿 dans l’espace des quantités de mouvement : un volume d3𝑝 contient d3𝑝(𝐿/ℎ)3 états, soit, par unité de volume du métal et avec les deux orientations du spin, 2d3𝑝/ℎ3 états. En les multipliant par leur probabilité d’occupation, de la forme de Boltzmann, le nombre d’électrons par unité de volume dont la quantité de mouvement est dans d3𝑝 vaut

d𝑛=2ℎ3d3𝑝⏟nombre d'états×exp(−𝐸−𝜇𝑘𝐵𝑇)⏟proba. d'occupation,avec𝐸=𝑝22𝑚.

(3)

On prend l’axe des 𝑥 normal à la surface du métal, vers l’extérieur. Un électron sort si 𝑝𝑥2/(2𝑚)≥𝜇+𝑊, c’est-à-dire si 𝑝𝑥≥𝑝0=2𝑚(𝜇+𝑊). La densité de courant émise est

𝐽=𝑒∫𝑝𝑥≥𝑝0𝑝𝑥𝑚d𝑛.

(4)

L’énergie est une somme de trois termes, 𝐸=(𝑝𝑥2+𝑝𝑦2+𝑝𝑧2)/(2𝑚) : l’exponentielle dans (3) est donc un produit de trois facteurs, chacun ne dépendant que d’une composante. Comme le domaine d’intégration est lui aussi un produit (𝑝𝑥≥𝑝0, 𝑝𝑦 et 𝑝𝑧 quelconques), l’intégrale triple se sépare en un produit de trois intégrales simples :

𝐽=2𝑒ℎ3𝑒𝜇/𝑘𝐵𝑇∫ℝ𝑒−𝑝𝑦2/2𝑚𝑘𝐵𝑇d𝑝𝑦⏟2𝜋𝑚𝑘𝐵𝑇∫ℝ𝑒−𝑝𝑧2/2𝑚𝑘𝐵𝑇d𝑝𝑧⏟2𝜋𝑚𝑘𝐵𝑇∫𝑝0+∞𝑝𝑥𝑚𝑒−𝑝𝑥2/2𝑚𝑘𝐵𝑇d𝑝𝑥.

(5)

Les deux premières sont des intégrales de gaussiennes, ∫ℝ𝑒−𝑎𝑢2d𝑢=𝜋/𝑎 avec 𝑎=1/(2𝑚𝑘𝐵𝑇). La troisième se calcule directement, car (𝑝𝑥/𝑚)𝑒−𝑝𝑥2/2𝑚𝑘𝐵𝑇 est la dérivée de −𝑘𝐵𝑇𝑒−𝑝𝑥2/2𝑚𝑘𝐵𝑇 :

∫𝑝0+∞𝑝𝑥𝑚exp(−𝑝𝑥22𝑚𝑘𝐵𝑇)d𝑝𝑥=0+𝑘𝐵𝑇exp(−𝑝022𝑚𝑘𝐵𝑇).

(6)

En rassemblant, avec 𝑝02/(2𝑚)−𝜇=𝑊 :

𝐽=𝐴0𝑇2exp(−𝑊𝑘𝐵𝑇),𝐴0=4𝜋𝑚𝑒𝑘𝐵2ℎ3≈1.2×106A·m⁻²·K⁻².

(7)

Le facteur 𝐴 mesuré est en réalité inférieur à 𝐴0 : une partie des électrons est réfléchie par l’interface métal-vide, et 𝑊 varie un peu avec 𝑇.

Sensibilité à la température. En dérivant (7), d𝐽/𝐽=(2+𝑊/𝑘𝐵𝑇)d𝑇/𝑇. Pour le tungstène à 2500 K, 𝑊/𝑘𝐵𝑇≈21 : une variation de 1 % de la température change le courant de plus de 20 %. Un tube limité par l’émission dépendrait donc beaucoup trop de son chauffage : on choisit une cathode qui émet bien plus d’électrons que nécessaire, et on laisse d’autres facteurs tels que la charge d’espace fixer le courant.

Ordres de grandeur. Pour le tungstène (𝑊≈4.5 eV) à 2500 K, 𝑘𝐵𝑇≈0.22 eV et (7) donne 𝐽≈6×103A·m⁻², soit environ 0,6 A·cm⁻². À 1000 K, on obtiendrait 𝐽≈10−11A·m⁻² : rien. Comme 𝑊 est dans l’exponentielle, c’est le choix du matériau, plus que la température, qui décide.

Cathode𝑊𝑇 d’emploi𝑇 de fusionUsage
Tungstène pur≈4.5 eV≈2500 K3695 Kforte puissance, rayons X
Tungstène thorié≈2.6 eV≈2000 K3695 K (W)tubes d’émission moyens
Oxydes (BaO, SrO)≈1 eV≈1000 K2196 K (BaO)tubes de réception
Tableau 2. – Les principales cathodes. 𝑇 de fusion : Wikipédia.

1.3 Charge d’espace : loi de Child-Langmuir