D’après R. Karam et al, « Forces on a current-carrying wire in a magnetic field:
the macro–micro connection », European Journal of Physics 38 (2017).
1 Présentation classique
1.1 Force mésoscopique de Lorentz
On rappelle la force de Lorentz subie par une charge ponctuelle de vitesse dans des champs et :
(1)
Si maintenant on considère un cube mésoscopique de volume , contenant une densité de porteurs de charge animés d’une vitesse moyenne , ce cube subit
(2)
que l’on peut réorganiser sous la forme :
(3)
avec et respectivement les densités de courant et de charge électrique.
1.2 Rail de Laplace
On considère maintenant deux rails parallèles et fixes, distant d’une longueur , sur lesquels on applique deux potentiels différents via une alimentation continue. On applique avec un aimant un champ magnétique uniforme , orthogonal au plan des rails. On oriente les rails selon et on pose un fil métallique de section constante , selon , de façon à ce qu’il touche les deux rails. Le circuit électrique est alors fermé et un courant circule dans le fil, dans le sens de .
Le dispositif est schématisé sur la Fig. 1.
un courant qui circule dans le fil du rail vers le rail , et la force entraîne le fil le long des rails.
Du fait de la force de Lorentz, les porteurs de charge en mouvement sont soumis à la densité volumique de force , où le terme électrique est nul puisque le fil est supposé globalement neutre ().
Le courant est uniforme dans la section du fil, . Un élément de longueur correspond à
, donc
(4)
Intégrée sur le fil, cette densité donne la force subie par le fil :
(5)
1.3 Incohérences de la démonstration
Le résultat est juste, mais sa démonstration repose sur des raccourcis incohérents entre eux :
- Deux hypothèses sur la charge. En 1.1, ; en 1.2, car le fil est neutre. Il manque donc une seconde population de charges, fixes : le réseau d’ions.
- Une force sur les porteurs, pas sur le fil. s’exerce sur les porteurs mobiles, or c’est le fil entier qui avance. Les ions, immobiles, ne subissent aucune force magnétique, et le point d’application n’est jamais discuté. (Les vrais porteurs sont d’ailleurs des électrons, qui dérivent à contre-sens de .)
- « Neutre » ne veut pas dire « sans effet électrique ». n’implique pas que les forces électriques sur le réseau et sur les électrons soient nulles : elles peuvent seulement se compenser. Et rien n’interdit des charges de surface.
- Aucun mécanisme de transmission. Comment la force sur les électrons passe-t-elle au réseau ? L’image des « chocs » n’est jamais quantifiée, et les électrons n’ont pas de mouvement d’ensemble transverse.
- Une force magnétique qui travaille. La force magnétique ne travaille pas (remarque de 1.1), pourtant le fil qui avance de reçoit le travail .
- Un fil supposé immobile. Dès que le fil avance à la vitesse , les porteurs acquièrent et la force magnétique a une composante opposée au courant (induction), absente du calcul.
2 Explication réelle
2.1 Qui subit la force de Lorentz ?
Un fil métallique n’est pas un milieu à une seule espèce de charge. Dans le modèle classique le plus simple, c’est la superposition de deux populations :
- un réseau d’ions positifs, fixes, de densité de charge ;
- un gaz d’électrons libres, de densité de charge .
Le fil est localement neutre : , soit autant d’électrons libres que d’ions dans ce modèle. La masse des électrons étant d’environ trois ordre de grandeurs plus faible que celle des ions, la quasi intégralité de la masse du fil est en fait celle du réseau d’ions. Le mouvement qui nous intéresse à l’échelle macroscopique est donc celui des ions, non des électrons.
On considère d’abord le fil au repos. Quand un courant circule, le réseau reste immobile et les électrons dérivent à la vitesse , d’où, pour un fil de section ,
(6)
On applique la force de Lorentz à chaque population séparément, dans les mêmes champs et . Les ions, au repos, ne subissent que la force électrique ; les électrons subissent en plus la force magnétique :
(7)
La somme redonne bien l’expression de la force de Lorentz mésoscopique (3), mais la décomposition montre lla portion électrique qui existe bel et bien au sein du fil.
2.2 La force électrique
Le terme ne s’exerce que sur les électrons : c’est la force de Laplace, mais appliquée aux électrons alors que c’est le réseau qui se déplace (incohérences 2 et 5 de la section 1.3). Comment cette force est-elle transmise au réseau ?
Étape 1 — Champ électrique dans le fil
Le rayon du fil étant supposé très inférieur à sa longueur, on néglige les effets de bord et on traite chaque distribution de charges comme un cylindre de longueur infinie et uniformément chargé. Par symétrie, le champ d’une telle distribution, de densité de charge , est radial. On rappelle le théorème de Gauss en électrostatique :
Appliqué à un cylindre de rayon et de hauteur , il donne
(8)
Le réseau ionique, d’axe , crée donc ; le nuage d’électrons, dont l’axe est décalé de , crée . Leur somme est
(9)
Le champ est uniforme dans tout le fil, dirigé selon , des charges positives vers les charges négatives.
Étape 2 — Charges de surface
Pour être plus précis sur l’origine du champ , observons que cette situation amène à l’apparition de charges surfaciques : à l’angle (mesuré depuis dans le plan ), le bord du cylindre d’électron dépasse celui du des ions de , comptée radialement. Il en résulte une densité surfacique de charge
(10)
négative du côté et positive du côté opposé. Ce sont ces charges qui créent le champ de (9). Le fil est bien neutre en volume, , mais pas à sa surface : c’est ce que ne voyait pas la démonstration classique (incohérence 3 de la section 1.3).
Étape 3 — L'équilibre des électrons
Le champ agit sur les deux populations. Par unité de volume, il exerce sur le réseau et sur les électrons : deux forces opposées, d’où . En régime permanent, les électrons ne dérivent que le long du fil : transversalement, ils sont à l’équilibre. D’après (7), cela s’écrit
(11)
Le champ électrique compense exactement la force magnétique sur les électrons. Avec (9), cela fixe le déplacement du nuage :
(12)
On verra à la section 3 les ordres de grandeur de et des charges de surface.
2.3 Passage du mésoscopique au macroscopique
Il reste à relier les forces à l’échelle des populations (mésoscopique) à la force sur le fil (macroscopique). Pour les électrons, l’équilibre transverse ( dans (7)) donne . Or , donc la force électrique sur le réseau vaut
(13)
Le réseau reçoit donc exactement la densité de force de la démonstration classique, mais c’est maintenant une force électrique, exercée sur les ions, et non une force magnétique exercée sur les porteurs. En intégrant sur le volume du fil, on retrouve (5) :
(14)
En notant la force magnétique sur les électrons, et les forces électriques sur les électrons et sur les ions, et les autres forces sur le réseau (poids, réactions des rails, frottements), la dynamique des deux populations s’écrit, pour un fil de masse et d’accélération :
Les deux dernières équations donnent : les forces électriques internes s’éliminent, et la première devient
(15)
Vu de l’extérieur, le fil se comporte comme s’il subissait directement la force magnétique exercée sur les électrons : c’est la force de Laplace. Mais à l’échelle des populations, cette force a été transmise du gaz d’électrons au réseau par le champ électrique de l’effet Hall.
Les incohérences de la section 1.3 se lèvent ainsi : (1) les deux populations sont maintenant explicites ; (2) la force s’applique au réseau ; (3) cache deux forces électriques opposées et non nulles ; (4) la transmission se fait par le champ de Hall, et non par des chocs ; (5) et (6) sont levées par le bilan énergétique ci-dessous.
Bilan énergétique. Quand le fil avance à la vitesse le long des rails, chaque électron a la vitesse et subit la force magnétique
(16)
Le premier terme est celui qui est transmis au réseau. Le second, selon , s’oppose à la dérive des électrons : c’est l’induction. La puissance de la force magnétique est nulle, comme il se doit :
(17)
La puissance reçue par le réseau est . Elle est prélevée sur le générateur, qui doit compenser la force électromotrice d’induction pour maintenir le courant, et l’on a bien . La force magnétique n’est qu’un intermédiaire : elle convertit la puissance électrique du générateur en puissance mécanique, sans en fournir elle-même.
3 Variante quantitative : rail suspendu de Laplace et balance de Cotton
La balance de Cotton, mise au point par Aimé Cotton en 1900, mesure un champ magnétique par pesée : son schéma de principe est donné en Fig. 3.