D’après A. Domps, « Remarques sur l’approximation des régimes quasi stationnaires
en électromagnétisme », Bulletin de l’Union des Physiciens (vol. 97, Fév. 2003).
1 Des équations de Maxwell aux potentiels retardés
1.1 Équations de Maxwell et potentiels
Dans le vide, en présence de sources , les champs obéissent aux équations de Maxwell :
(1)
(2)
avec . On en déduit la conservation de la charge, . Les équations (MΦ) et (MF) permettent d’introduire un potentiel scalaire et un potentiel vecteur tels que
(3)
Le terme est appelé terme de Neumann ; c’est lui qui rend compte des phénomènes d’induction.
1.2 Choix de jauge et équations de propagation
Les potentiels ne sont pas uniques : la transformation , laisse les champs inchangés quelle que soit la fonction . On profite de cette liberté de jauge pour imposer la condition de Lorenz
(4)
qui a l’avantage de découpler les équations obtenues en reportant (3) dans (MG) et (MA). On obtient deux équations de propagation (de d’Alembert) avec terme source :
(5)
1.3 Les potentiels retardés
Il reste à résoudre (5) par la méthode de la fonction de Green : on calcule la réponse à une source ponctuelle et instantanée, puis on superpose. La théorie des fonctions de Green, non développée ici, donne
une impulsion sphérique émise en à l’instant , qui s’éloigne à la vitesse . La source étant une somme de sources ponctuelles placées en à l’instant , la linéarité donne
où la distribution de Dirac simplifie l’intégrale temporelle en ne retenant que l’instant d’émission . Le même raisonnement s’applique à chaque composante de , avec remplacé par . On obtient ainsi :
2 L’ARQS pour les potentiels
2.1 Principe et critère
L’ARQS consiste à négliger le temps de propagation dans (6), c’est-à-dire à évaluer les sources à l’instant plutôt qu’à l’instant . Notons le temps typique de variation des sources, et la distance typique entre les sources et la région où l’on calcule les champs. Un développement limité donne
Le terme correctif est de l’ordre de , soit une correction relative d’ordre .
| Situation | ARQS | |||
|---|---|---|---|---|
| Circuit électrique à 50 Hz | 20 ms | 1 m | valable | |
| Réseau électrique national, 50 Hz | 20 ms | 1000 km | discutable | |
| Antenne Wi-Fi, 2,4 GHz | 0,4 ns | 10 cm | non valable |
2.2 Potentiels quasi-stationnaires
3 Et les champs ? Le piège de la présentation traditionnelle
Les grandeurs mesurables sont les champs, et non les potentiels. Il reste donc à savoir ce que l’ARQS implique réellement pour les champs et .
3.1 La conclusion traditionnelle
On trouve habituellement deux raisonnements, qui conduisent à la même conclusion.
- Par les potentiels. D’après (7), s’obtient à chaque instant comme en magnétostatique : . En magnétostatique, on en déduit , puisque en jauge de Coulomb. On conclut que est à chaque instant magnétostatique.
- Par les ordres de grandeur. Notons , les ordres de grandeur des champs et leur échelle de variation spatiale. En estimant , l’équation (MF) donne . Le rapport du courant de déplacement à vaut alors .
La conclusion est que le courant de déplacement est toujours négligeable : est quasi-magnétostatique, les courants sont à flux conservatif (), tandis que conserve une partie non conservative, le terme de Neumann. C’est le cadre de l’induction.
3.2 Un exemple et un contre-exemple : le solénoïde et le condensateur
Examinons deux dispositifs de rayon en régime sinusoïdal de pulsation (figure ci-dessus), avec . Les champs exacts font intervenir des fonctions de Bessel de , que l’on limite au premier ordre puisque . Les deux dispositifs sont donc dans l’ARQS ; voyons s’ils se comportent comme annoncé.
Le solénoïde. Pour un solénoïde long parcouru par un courant sinusoïdal, on obtient au premier ordre
(8)
Le champ magnétique est le champ magnétostatique uniforme usuel, créé par les courants du bobinage ; le courant de déplacement est négligeable ici (ordre 2).
Le champ électrique est induit, ce que l’on retrouve en appliquant la loi de Faraday à un cercle de rayon :
Tout est conforme à la conclusion traditionnelle : est magnétostatique, est négligeable, et est non conservatif, entièrement dû à .
On note de plus que : le champ magnétique domine. Le solénoïde ne pose donc aucune difficulté à la présentation traditionnelle.
Le condensateur. Pour un condensateur plan à armatures circulaires, on obtient au premier ordre
(9)
Le champ électrique est le champ électrostatique uniforme usuel. Le champ magnétique, lui, n’est pas magnétostatique.
Entre les armatures, aucun courant ne circule () : si l’on avait la circulation de sur tout cercle d’axe serait nulle, et l’on aurait . Le champ est en réalité entièrement dû à , comme le montre le théorème d’Ampère généralisé, appliqué à un cercle de rayon :
Les rôles sont inversés par rapport au solénoïde : est statique et domine (), tandis que est créé par .
On est pourtant bien dans l’ARQS : c’est donc la conclusion traditionnelle qui est en défaut.
3.3 Où se trouvent les erreurs ?
Dans le raisonnement par les potentiels. On a bien , mais
En magnétostatique, ; ici, d’après la remarque de la partie 2, . Il vient donc
(10)
Lorsque , le premier terme n’est autre que : on retrouve l’équation de Maxwell-Ampère complète. On ne peut négliger le courant de déplacement sans connaître l’ordre de grandeur de .
Dans le raisonnement par les ordres de grandeur. L’estimation est fausse en général : un rotationnel est une différence de dérivées, comme , qui peut être bien plus petite que chacune d’elles, voire nulle, comme pour un champ électrostatique. On peut seulement affirmer , ce qui ne permet plus de conclure.
4 Un second paramètre :
La condition permet de négliger les temps de propagation, mais elle ne dit pas si le régime est plutôt électrique ou magnétique. Il faut pour cela comparer l’importance des charges et des courants.
On introduit
(11)
où et désignent les ordres de grandeur des parties variables des sources. Ainsi, correspond à des sources dominées par les charges, tandis que correspond à des sources dominées par les courants.
Les potentiels quasi-stationnaires (7) donnent, en ordre de grandeur,
(12)
Ainsi, mesure également l’importance relative du potentiel vecteur et du potentiel scalaire.
4.1 Contrainte de conservation de la charge
Les sources vérifient . Comme la partie variable de évolue sur le temps ,
L’inégalité vient de ce qu’une divergence peut être bien plus petite que : les dérivées qui la composent peuvent se compenser. Ainsi, la conservation de la charge ne fixe pas , mais impose seulement une borne inférieure.
On peut aussi écrire
Ce rapport mesure donc, en ordre de grandeur, combien le courant total est grand devant la seule composante nécessaire pour faire varier la densité de charge sur le temps .
5 L’ARQS électrique :
Étape 1 — Le champ électrique. On compare les deux termes de (3) :
Le terme de Neumann est négligeable : , ce qui revient à . On néglige donc le terme de Faraday . C’est une approximation d’ordre 2, puisque c’est le produit qui intervient.
Étape 2 — Comparaison des champs. Avec et :
L’interaction électrique domine l’interaction magnétique.
6 L’ARQS magnétique :
Étape 1 — Le champ magnétique. On compare les deux termes du membre de droite de (10), en utilisant (12) :
Le dernier facteur ne dépend que de la géométrie et reste usuellement inférieur à 1. On obtient : le courant de déplacement est négligeable et est à chaque instant magnétostatique.
Étape 2 — Comparaison des champs. On majore par . De , on tire , soit une minoration , conformément à la règle de la partie 3. Il vient
L’interaction magnétique domine l’interaction électrique.
La condition de jauge. Un terme de , d’ordre , et le terme , d’ordre , sont dans le rapport . Dans l’ARQS magnétique, ce rapport est très grand : la condition de Lorenz se réduit à la jauge de Coulomb, , ce qui justifie a posteriori le raisonnement par les potentiels de la partie 3. Dans l’ARQS électrique, où peut être de l’ordre de , les deux termes sont comparables et la jauge de Lorenz doit être conservée.
7 Le point de vue des changements de référentiel
Les lois « galiléennes » souvent utilisées, et , sont incohérentes : un faisceau homocinétique de charges ne crée aucun champ magnétique dans son référentiel propre, mais en crée un dans le laboratoire. La limite des transformations de Lorentz ne règle pas le problème, car les lois obtenues ne forment pas un groupe. Le Bellac et Lévy-Leblond ont montré qu’il existe en fait deux limites galiléennes cohérentes, selon la valeur de , qui joue le rôle de :
Chaque ARQS est exactement covariante par la transformation de Galilée qui lui correspond ; la jauge de Coulomb et ne le sont que dans la limite magnétique. L’électromagnétisme quasi-stationnaire est donc compatible avec la physique galiléenne, à condition de choisir la bonne limite. L’induction dans un circuit mobile relève de la limite magnétique, ce qui justifie l’usage de dans le référentiel du conducteur.
8 Synthèse
| ARQS électrique | ARQS magnétique | |
|---|---|---|
| Hypothèses | et | |
| Sources dominantes | charges : | courants : |
| Terme négligé | Faraday : | déplacement : |
| Équation simplifiée | ||
| Champ dominant | ||
| Exemple type | condensateur | bobine |